CHAPITRE DIX-SEPT

Joy avait détesté et craint la rivière. Maintenant Qwilleran éprouvait la même répulsion pour cette eau noire qu’il voyait couler de sa fenêtre. Koko lui-même avait manifesté un recul, lorsqu’ils étaient allés explorer l’embarcadère. Deux artistes s’étaient noyés là, il y avait bien longtemps. Plus récemment, un enfant avait subi le même sort et, maintenant, il y avait peut-être Joy, peut-être William… Une brume se levait sur la rivière. Des sirènes de bateaux retentirent et une corne de brouillard se mit à gémir, au loin.

Qwilleran composa le numéro du service de presse au quartier général de la police et pendant qu’il attendait que le journaliste de service du Fluxion vînt répondre, il s’efforça de résumer ses déductions. La création du vernis vivant de Joy. Il avait vu Dan recopier les formules prises sur le carnet de Joy pour les porter sur un registre. Cela étant, tout se mettait en place. Le refus de Dan de laisser sa femme montrer son travail avant l’exposition. Les morceaux de céramique jetés dans la rivière. Céramiques qui avaient la forme typique de celles de Joy. L’impression générale, lors de l’exposition, que le vernis était trop beau pour les formes qu’il recouvrait. Cependant Dan acceptait qu’on le félicitât pour la mise au point du vernis vivant.

Aurait-il eu cette attitude si Joy avait été en vie ? Lodge Kendall vint à l’appareil :

— Navré de vous déranger encore, Lodge, dit Qwilleran. Vous rappelez-vous ce que je vous ai demandé la semaine dernière ? Je m’intéresse toujours à ce que l’on trouve dans la rivière. Où les corps sont-ils généralement entraînés ?… Où est-ce ?… Combien de temps faut-il pour qu’ils dérivent jusque-là ?… Il ne serait peut-être pas mauvais d’alerter la police, bien que je n’aie pas encore de preuve formelle. Ne pourriez-vous venir au Club de la Presse demain avec le lieutenant Hames ?… Parfait ! Voyez ce que vous pouvez faire. Ou bien, mieux encore, venez avec lui au Golden Lamb Chop. Je vous invite… Oui, je suis à ce point désespéré !

Koko était toujours accroupi sur le bureau et contemplait cette poterie rouge avec suspicion. Le cache-pot bleu avait le même éclat fantastique et cependant Koko l’ignorait totalement. Les chats ne distinguent pas les couleurs, lui avait dit Joy. Cependant, il y avait quelque chose dans cette urne rouge qui inquiétait le siamois. D’un autre côté, le livre rouge de la bibliothèque avait également dérangé Koko qui l’avait fait tomber deux fois de l’étagère.

Qwilleran trouva le volume rouge là où il l’avait rangé, coincé entre deux volumes plus grands, c’était un ouvrage exhaustif sur la céramique et Qwilleran s’installa dans son fauteuil pour feuilleter les chapitres concernant le modelage de l’argile, l’utilisation d’une roue à main et d’une roue électrique, le pétrissage, le tamisage et le filtrage, la cuisson et le refroidissement. Le livre se terminait par un chapitre amusant sur l’histoire et la légende de l’art de la céramique.

Arrivé à la moitié du dernier chapitre. Qwilleran se sentit nauséeux. Puis le sang lui monta à la tête et il saisit le bras de son fauteuil. Furieux, il se leva et traversa la pièce, avant de jeter le livre sur l’urne rouge qui tomba par terre en se brisant en mille morceaux.

Après avoir ramassé le livre, Qwilleran continua à arpenter la pièce. Il finit par sortir dans le couloir. Robert Maus vint à sa porte, en nouant la ceinture de sa robe de chambre.

— Je dois vous parler, dit Qwilleran, avec brusquerie.

— Certainement, certainement, je vous en prie, entrez. Je suppose que vous avez appris la nouvelle au bulletin d’informations de minuit à la radio : une bombe a explosé au Golden Lamb Chop. Mon cher garçon, êtes-vous malade ? Vous tremblez !

— Il y a un fou dans cette maison, explosa Qwilleran.

— Asseyez-vous. Calmez-vous. Accepteriez-vous un verre de sherry ?

Qwilleran secoua la tête avec impatience :

— Un café noir ?

— Dan Graham a assassiné sa femme. Je le sais !

— Je vous demande pardon ?

— Et probablement William également. Je pense même que le chat de Joy a été sa première victime. Je pense que ce malheureux chat a servi d’expérience.

— Un moment, je vous prie, dit Maus, que veulent dire ces propos incohérents ? Voulez-vous répéter, lentement, s’il vous plaît ? Mais, d’abord, asseyez-vous.

Qwilleran se laissa tomber dans un fauteuil.

— Je crois que je prendrai un café noir.

L’attorney alla dans sa kitchenette et Qwilleran rassembla ses pensées. Il se contrôlait mieux, quand Maus revint avec une tasse de café à la main. Il répéta ses soupçons.

— D’abord, le chat des Graham a disparu. Puis Joy, enfin William. J’affirme qu’il les a tués tous les trois. Nous devons faire quelque chose.

— C’est une accusation absurde ! Où sont vos preuves ?

— C’est bien le côté diabolique de l’opération : il n’y a pas de preuves tangibles, mais je suis certain de ce que j’avance, dit Qwilleran en tirant nerveusement sur sa moustache. (Il pensa qu’il valait mieux ne pas mentionner le comportement de Koko.) En fait, je dois rencontrer demain un détective du service des homicides, dit-il, finalement.

Maus leva la main :

— Un moment ! Considérons les conséquences, avant de vous adresser aux autorités.

— Les conséquences ? Vous voulez parler d’une publicité désagréable ? Je suis navré, Maus, mais la publicité est inévitable, maintenant.

— Enfin, comment en êtes-vous arrivé à ces… monstrueuses conclusions ?

— Tout le prouve. Depuis des années, Joy a éclipsé son mari et la formule de ce vernis spectaculaire allait le couler définitivement. Cet homme est un égocentriste. Il désire désespérément l’attention et les applaudissements. La solution est simple : pourquoi ne pas se débarrasser de sa femme et appliquer le vernis sur ses propres poteries, afin d’en tirer tout le crédit ? Son mariage était brisé, de toute façon, alors, pourquoi pas ? Je vous dis que c’est vrai ! Et une fois Joy éliminée, Dan a pris la précaution de détruire toutes les poteries qu’elle avait faites et qui portaient le nouveau vernis. Nous avons retrouvé les morceaux.

— Vous me pardonnerez si je vous avoue que ce scénario débridé ressemble à l’invention d’une imagination délirante.

Qwilleran ne tint pas compte de l’interruption :

— Puis Dan a découvert que William le soupçonnait et il a dû lui imposer silence. Vous devez reconnaître que l’absence de William commence à devenir inexplicable.

L’attorney le dévisagea avec incrédulité :

— De plus, poursuivit Qwilleran, Dan se prépare à quitter le pays. Il nous faut agir vite.

— Une question, s’il vous plaît ? Pouvez-vous apporter la moindre preuve matérielle…

— Les corps ? Personne ne les retrouvera jamais ! Tout d’abord, j’ai cru qu’il les avait jetés dans la rivière, puis j’ai trouvé l’écœurante explication dans ce livre, dit Qwilleran, en brandissant le volume rouge sous les yeux de son interlocuteur incrédule.

— Dans l’ancienne Chine, on avait l’habitude de jeter les corps des bébés non désirés dans les fours de potiers.

Maus ne bougea pas. Il était stupéfait.

— Ces fours, en bas, peuvent être chauffés à 1100 degrés, je le répète : les corps ne seront jamais retrouvés.

— C’est horrible… balbutia Maus.

— Rappelez-vous, Maus, le club de tennis s’est plaint de la fumée, au cours du dernier week-end. William savait qu’il y avait quelque chose de louche. Ordinairement, il faut vingt-quatre heures pour chauffer et vingt-quatre heures pour refroidir, si vous accélérez la cuisson, les poteries explosent. William m’a dit que Dan faisait chauffer le four trop vite. La porte de la poterie était fermée, mais William connaissait un voyant qui se trouve dans mon appartement et qui donne dans la salle de cuisson. Connaissez-vous la présence de ce voyant ?

Maus acquiesça.

— Il y a une autre précision dans ce livre, reprit Qwilleran. C’est arrivé, il y a des siècles. Un rongeur s’est introduit dans le four, avant qu’il ne soit allumé. Il est mort incinéré et les pots qui sortirent du four étaient d’un ton de rouge éclatant !

L’attorney parut de moins en moins à son aise.

— Je ne me sens pas bien, dit-il, nous reparlerons de tout cela demain. Je dois réfléchir.

Cette nuit-là, Qwilleran ne put dormir. Il se leva à plusieurs reprises, essaya de lire, fit les cent pas dans l’appartement. Koko resta également éveillé et en alerte. Il regardait son ami, d’un air concerné. Pendant un bref instant, Qwilleran envisagea de boire un verre de bourbon, mais il rencontra le regard de Koko et y renonça. Finalement, il décida de prendre du sirop pour la toux qui contenait un sédatif. Il en prit une double dose. Il s’endormit presque aussitôt et trop profondément pour rêver. La corne de brouillard continua à fonctionner et les sirènes de bateaux à mugir, il n’entendit rien.

Soudain, il fut catapulté des profondeurs de son sommeil et se retrouva assis dans l’obscurité. Encore mal éveillé, il crut qu’il y avait eu une explosion. Il secoua la tête et se rappela où il était. Le four. Voilà ce qui avait explosé. Il alluma sa lampe de chevet.

Il n’y avait pas eu d’explosion, seulement la chute d’un corps, le craquement d’une lourde chaise renversée, le choc d’une tête heurtant le sol en céramique, le claquement d’une fenêtre. Par terre gisait Dan Graham, la tête en sang, les jambes entourées d’un enchevêtrement de laine grise. La pièce était tissée par des mètres et des mètres de fils gris, comme une toile d’araignée géante.

En haut de la bibliothèque Koko était assis, les oreilles en arrière. À la lumière de la lampe, ses yeux étaient rouges.

— Voilà ce qui s’est passé, expliqua Qwilleran à Rosemary, lorsqu’elle vint le voir, dans son appartement, avant d’aller dîner le mardi.

Il portait son costume neuf pour la première fois et il avait l’intention d’inviter Rosemary au Golden Lamp Chop. La bascule lui avait appris qu’il pesait cinq kilos de moins. Il se sentait aussi dix ans plus jeune.

— Koko avait enroulé votre pelote de laine à travers toute la pièce, dit-il. Dan a trébuché sur les fils dans l’obscurité et sa chute lui a été fatale.

— Comment savez-vous que c’est Koko qui a tissé la toile ? dit Rosemary, il me semble plus probable que ce soit Yom Yom.

— Je m’incline devant votre intuition féminine, pardonnez-moi mon parti pris.

— Avec quoi Dan allait-il vous attaquer ? Ce que l’on appelle dans les rapports de police un « instrument contondant » ?

— Vous ne le croirez jamais, avec le lourd rouleau en bois que les potiers utilisent pour aplatir la terre glaise. Le rouleau lui a échappé des mains, a rebondi sur la table et a brisé une vitre.

Rosemary secoua la tête :

— Ce n’était pas un garçon intelligent, mais il était rusé. Je suis surprise qu’il ait cru pouvoir s’en tirer.

— Il était prêt à quitter le pays. La Renault était chargée et il comptait partir avant le jour. Il n’avait pas l’intention de rester assez longtemps pour lire les critiques sur son exposition.

Les chats venaient de terminer une terrine de pâté de foie envoyée spécialement à leur intention par Robert Maus. Ils étaient assis sur la table et se lavaient les oreilles et le nez avec une expression de contentement absolu. Qwilleran les regarda avec fierté et gratitude. Il se rappela le PH écrit sur la feuille posée sur sa machine à écrire.

— Je me suis trompé sur un détail, poursuivit-il, on a retrouvé le corps de William. Si Dan n’avait commis qu’un seul meurtre, il aurait pu usurper la gloire de Joy, mais en versant de l’oxyde de plomb dans le verre de William, il s’est attiré des ennuis. Il n’a pu disposer du corps de William en le brûlant parce que le four était rempli de céramiques qui refroidissaient, alors il l’a caché dans la cuve du sous-sol. C’est là qu’on l’a retrouvé.

On frappa à la porte. Qwilleran ouvrit et se trouva devant Hixie :

— N’aie-je pas entendu des bruits de glaçons ?

— Entrez, nous allons déboucher la bouteille de champagne que le Club de la Presse a envoyée à Koko – et Yom Yom, ajouta-t-il, précipitamment avec un regard d’excuse pour Rosemary.

— Je me demande comment Reahandle, Hansblow, etc., vont réagir à cette publicité, journaux, télévision et tout le bataclan. Je parie que Mickey Maus est dans le pétrin.

— C’est un mal pour un bien, dit Rosemary.

Il va se retirer du cabinet et fera ce dont il a toujours rêvé : ouvrir un restaurant.

On frappa de nouveau à la porte, d’une main ferme, autoritaire. Charlotte Roop se tenait là, les lèvres pincées, les poings serrés. Elle entra dans l’appartement d’une allure agressive et annonça :

— Mr Qwilleran, je voudrais un verre de quelque chose de fort, un verre de sherry, par exemple.

— Oh ! mais certainement, miss Roop, nous avons du sherry. Ne préférez-vous pas une coupe de champagne ?

— Peu importe. J’ai besoin de quelque chose de fort pour me calmer les nerfs.

Elle porta une main tremblante à sa gorge :

— Je viens juste de donner ma démission à la chaîne de restaurants Heavenly Hash. J’ai démissionné pour indignation morale.

— Mais vous aimiez tant ce travail ! s’étonna Rosemary.

— Les trois propriétaires, ces hommes que je respectais tant, se sont livrés aux manœuvres les plus détestables que j’aie pu rencontrer dans le monde des affaires, dit miss Roop d’une voix tremblante. J’ai surpris une conversation, tout à fait par hasard, bien entendu, dans la salle des conférences… Est-ce là du champagne ? Merci, Mr Qwilleran.

Elle avala une gorgée avec précaution.

— Eh bien ! continuez, dit Hixie, que faisaient-ils ? Ajoutaient-ils de l’eau dans la soupe ?

Charlotte eut l’air troublé.

— Comment puis-je vous expliquer ? J’ai peine à le croire moi-même. Ce sont eux qui ont essayé de ruiner Mr Sorrel.

— Mais ils n’appartiennent pas à la même catégorie de restaurants, protesta Qwilleran, ils ne peuvent se concurrencer.

— Le Golden Lamb Chop occupe une situation exceptionnelle, expliqua Charlotte, avec des accès par les trois principales autoroutes. Le syndicat de Hash House, par l’intermédiaire de Brakers, a essayé d’acheter le restaurant, mais Mr Sorrel a refusé de vendre, alors ils ont utilisé des tactiques déshonorantes… je suis horrifiée.

— Témoigneriez-vous de ceci devant la cour ? demanda Qwilleran.

— Oui, certainement. Je témoignerai, même si cette bande de gangsters menace de… menace de…

— Laissez tomber, dit Hixie, ils n’en valent pas la peine.

— Si Mr Maus ouvre un restaurant, vous pourrez le diriger, dit Rosemary.

Les trois femmes continuèrent à bavarder et Qwilleran les écouta avec distraction. Il aimait la voix douce de Rosemary. Il se sentait à l’aise avec elle et ce confort commençait à devenir très important. Sa réunion sentimentale mais brève avec Joy avait été un faux pas dans la marche du temps. Maintenant sa mémoire était reléguée dans le passé auquel elle appartenait. Il doutait de jamais prétendre que le rouge était sa couleur préférée.

Il y eut un cliquetis sur le bureau. Il leva la tête et vit Koko marcher sur le clavier.

— Regardez ! s’exclama Hixie, il tape à la machine !

Qwilleran s’approcha et regarda la feuille de papier. Il chaussa ses lunettes pour mieux voir :

— Il commande son menu, dit-il, depuis que nous avons emménagé à Maus Haus, il a appris à aimer le caviar.

Koko avait posé sa patte droite sur le K, la gauche sur le V et de nouveau la droite sur le R.